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Le goût
paraît avoir deux usages principaux :
1- Il nous
invite, par le plaisir, à réparer les
pertes continuelles que nous faisons par
laction de la vie ;
2- Il nous
aide à choisir, parmi les diverses
substances que la nature nous présente,
celles qui sont propres à nous servir
daliments. Dans ce choix, le goût est
puissamment aidé par lodorat, comme
nous le verrons plus tard ; car on peut
établir, comme maxime
générale, que les substances
nutritives ne sont repoussantes ni au goût ni
à lodorat.
Mécanique
du goût.
Il n'est pas
facile de déterminer
précisément en quoi consiste
lorgane du goût. Il est plus
compliqué quil ne paraît.
Certes, la langue joue un grand rôle dans le
mécanisme de la dégustation ; car,
considérée comme douée
dune
force musculaire assez franche, elle sert à
gâcher, retourner, pressurer et avaler les
aliments. De plus, au moyen des papilles plus ou
moins nombreuses dont elle est parsemée,
elle s'imprègne des particules sapides et
solubles des corps avec lesquels elle se trouve en
contact ; mais tout cela ne suffit pas, et
plusieurs autres parties adjacentes concourent
à compléter la sensation, savoir :
les joues, le palais et surtout la fosse nasale,
sur laquelle les physiologistes n'ont
peut-être pas assez insisté.
Les joues
fournissent la salive, également
nécessaire à la mastication et
à la formation du bol alimentaire ; elles
sont, ainsi que le palais, douées dune
portion de facultés appréciatives ;
je ne sais pas même si, dans certains cas,
les gencives n'y participent pas un peu ; et sans
lodoration qui s'opère dans
larrière-bouche, la sensation du
goût serait obtuse et tout à fait
imparfaite. Les personnes qui n'ont pas de langue,
ou à qui elle a été
coupée, ont encore assez bien la sensation
du goût. Le premier cas se trouve dans tous
les livres ; le second m'a été assez
bien expliqué par un pauvre diable auquel
les algériens avaient coupé la
langue, pour le punir de ce quavec
quelques-uns de ses camarades de captivité,
il avait formé le projet de se sauver et de
s'enfuir.
Cet homme que
je rencontrai à Amsterdam, où il
gagnait sa vie à faire des commissions,
avait eu quelque éducation, et on pouvait
facilement s'entretenir avec lui par écrit.
Après avoir observé quon lui
avait enlevé toute la partie
antérieure de la langue jusquau filet,
je lui demandai s'il trouvait encore quelque saveur
à ce quil mangeait, et si la sensation
du goût avait survécu à
lopération cruelle quil avait
subie. Il me répondit que ce qui le
fatiguait le plus était davaler (ce
quil ne faisait quavec quelque
difficulté) ; quil avait assez bien
conservé le goût ; quil
appréciait comme les autres ce qui
était peu sapide ou agréable ; mais
que les choses fortement acides ou amères
lui causaient dintolérables douleurs.
Il m'apprit encore que labscision de la
langue était commune dans les royaumes
dAfrique ; quon lappliquait
spécialement à ceux quon
croyait avoir été chefs de quelque
complot, et quon avait des instruments qui y
étaient appropriés. J'aurais voulu
quil m'en fît la description ; mais il
me montra, à cet égard, une
répugnance tellement douloureuse, que je
n'insistai pas. Je réfléchis sur ce
quil me disait, et, remontant aux
siècles dignorance, où
lon perçait et coupait la langue aux
blasphémateurs, et à
lépoque où ces lois avaient
été faites, je me crus en droit de
conclure quelles étaient
dorigine africaine, et importées par
le retour des croisés. On a vu plus haut que
la sensation du goût résidait
principalement dans les papilles de la langue. Or,
lanatomie nous apprend que toutes les langues
n'en sont pas également munies ; de sorte
quil en est telle où lon en
trouve trois fois plus que dans telle autre. Cette
circonstance explique pourquoi, de deux convives
assis au même banquet, lun est
délicieusement affecté, tandis que
lautre a lair de ne manger que comme
contraint : c' est que ce dernier a la langue
faiblement outillée, et que lempire de
la saveur a aussi ses aveugles et ses
sourds.
Sensation du
goût.
On a ouvert
cinq ou six avis sur la manière dont
s'opère la sensation du goût ; j'ai
aussi le mien, et le voici : la sensation du
goût est une opération chimique qui se
fait par voie humide, comme nous disions autrefois,
c' est-à-dire quil faut que les
molécules sapides soient dissoutes dans un
fluide quelconque, pour pouvoir ensuite être
absorbées par les houppes nerveuses,
papilles ou suçoirs, qui tapissent
lintérieur de lappareil
dégustateur.
Ce
système, neuf ou non, est appuyé de
preuves physiques et presque palpables. Leau
pure ne cause point la sensation du goût,
parce quelle ne contient aucune particule
sapide. Dissolvez-y un grain de sel, quelques
gouttes de vinaigre, la sensation aura lieu. Les
autres boissons, au contraire, nous impressionnent
parce quelles ne sont autre chose que des
solutions plus ou moins chargées de
particules appréciables. Vainement la bouche
se remplirait-elle de particules divisées
dun corps insoluble, la langue
éprouverait la sensation du toucher, et
nullement celle du goût.
Quant aux
corps solides et savoureux, il faut que les dents
les divisent, que la salive et les autres fluides
gustuels les imbibent, et que la langue les presse
contre le palais pour en exprimer un suc qui, pour
lors suffisamment chargé de sapidité,
est apprécié par les papilles
dégustatrices, qui délivrent au corps
ainsi trituré le passeport qui lui est
nécessaire pour être admis dans
lestomac. Ce système, qui recevra
encore dautres développements,
répond sans effort aux principales questions
qui peuvent se présenter. Car, si on demande
ce quon entend par corps sapides, on
répond que c' est tout corps soluble et
propre à être absorbé par
lorgane du goût.
Et si on
demande comment le corps sapide agit, on
répond quil agit toutes les fois
quil se trouve dans un état de
dissolution tel quil puisse
pénétrer dans les cavités
chargées de recevoir et de transmettre la
sensation. En un mot, rien de sapide que ce qui est
déjà dissous ou prochainement
soluble.
Des
saveurs.
Le nombre des
saveurs est infini, car tout corps soluble a une
saveur spéciale, qui ne ressemble
entièrement à aucune autre. Les
saveurs se modifient en outre par leur
agrégation simple, double, multiple ; de
sorte quil est impossible den faire le
tableau, depuis la plus attrayante
jusquà la plus insupportable, depuis
la fraise jusquà la coloquinte. Aussi
tous ceux qui lont essayé ont-ils
à peu près échoué. Ce
résultat ne doit pas étonner ; car
étant donné quil existe des
séries indéfinies de saveurs simples
qui peuvent se modifier par leur adjonction
réciproque en tout nombre et en toute
quantité, il faudrait une langue nouvelle
pour exprimer tous ces effets, et des montagnes
din-folio pour les définir, et des
caractères numériques inconnus pour
les étiqueter. Or, comme jusquici il
ne s'est encore présenté aucune
circonstance où quelque saveur ait dû
être appréciée avec une
exactitude rigoureuse, on a été
forcé de s'en tenir à un petit nombre
dexpressions générales, telles
que doux, sucré, acide, acerbe, et autres
pareilles, qui s'expriment, en dernière
analyse, par les deux suivantes : agréable
ou désagréable au goût, et
suffisent pour se faire entendre et pour indiquer
à peu près la propriété
gustuelle du corps sapide dont on s'occupe. Ceux
qui viendront après nous en sauront
davantage, et il n'est déjà plus
permis de douter que la chimie ne leur
révèle les causes ou les
éléments primitifs des
saveurs.
Influence de
lodorat sur le goût.
Lordre
que je me suis prescrit m'a insensiblement
amené au moment de rendre à
lodorat les droits qui lui appartiennent, et
de reconnaître les services importants
quil nous rend dans
lappréciation des saveurs ; car, parmi
les auteurs qui me sont tombés sous la main,
je n'en ai trouvé aucun qui me paraisse lui
avoir fait pleine et entière justice. Pour
moi, je suis non-seulement persuadé que,
sans la participation de lodorat, il n'y a
point de dégustation complète, mais
encore je suis tenté de croire que
lodorat et le goût ne forment
quun seul sens, dont la bouche est le
laboratoire et le nez la cheminée, ou, pour
parler plus exactement, dont lun sert
à la dégustation des corps tactiles,
et lautre à la dégustation des
gaz. Ce système peut être
rigoureusement défendu ; cependant, comme je
n'ai point la prétention de faire secte, je
ne le hasarde que pour donner à penser
à mes lecteurs, et pour montrer que j'ai vu
de près le sujet que je traite. Maintenant
je continue ma démonstration au sujet de
limportance de lodorat, sinon comme
partie constituante du goût, du moins comme
accessoire obligé.
Tout corps
sapide est nécessairement odorant : ce qui
le place dans lempire de lodorat comme
dans lempire du goût.
On ne mange
rien sans le sentir avec plus ou moins de
réflexion ; et pour les aliments inconnus,
le nez fait toujours fonction de sentinelle
avancée, qui crie : qui va là ? quand
on intercepte lodorat, on paralyse le
goût ; c' est ce qui se prouve par trois
expériences que tout le monde peut
vérifier avec un égal
succès.
Première
expérience : quand la membrane nasale est
irritée par un violent coryza (rhume de
cerveau), le goût est entièrement
oblitéré ; on ne trouve aucune saveur
à ce quon avale, et cependant la
langue reste dans son état naturel.
Seconde
expérience : si on mange en se serrant le
nez, on est tout étonné de n'
éprouver la sensation du goût que
dune manière obscure et imparfaite ;
par ce moyen les médicaments les plus
repoussants passent presque
inaperçus.
Troisième
expérience : on observe le même effet,
si, au moment où lon avale, au lieu de
laisser revenir la langue à sa place
naturelle, on continue à la tenir
attachée au palais ; en ce cas, on
intercepte la circulation de lair,
lodorat n'est point frappé, et la
gustation n'a pas lieu.
Ces divers
effets dépendent de la même cause, le
défaut de coopération de
lodorat : ce qui fait que le corps sapide
n'est apprécié que pour son suc, et
non pour le gaz odorant qui en émane.
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Les
six sens
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Avant
et après le repas
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Édition
de Bibliothèque Nationale,
1872
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Illustration
de Bertall
1864
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Non......
j'en ai trop envie !
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Monsieur
le cuisinier
selon
Bertall, 1864
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Analyse de la
sensation du goût.
Les principes
étant ainsi posés, je regarde comme
certain que le goût donne lieu à des
sensations de trois ordres différents,
savoir : la sensation directe, la sensation
complète et la sensation
réfléchie. la sensation directe est
ce premier aperçu qui naît du travail
immédiat des organes de la bouche, pendant
que le corps appréciable se trouve encore
sur la langue antérieure. La sensation
complète est celle qui se compose de ce
premier aperçu et de limpression qui
naît quand laliment abandonne cette
première position, passe dans
larrière-bouche, et frappe tout
lorgane par son goût et par son parfum.
Enfin la sensation réfléchie est le
jugement que porte lâme sur les
impressions qui lui sont transmises par
lorgane. Mettons ce système en action,
en voyant ce qui se passe dans lhomme qui
mange ou qui boit. Celui qui mange une pêche,
par exemple, est dabord frappé
agréablement par lodeur qui en
émane ; il la met dans sa bouche, et
éprouve une sensation de fraîcheur et
dacidité qui lengage à
continuer ; mais ce n'est quau moment
où il avale et que la bouchée passe
sous la fosse nasale que le parfum lui est
révélé, ce qui complète
la sensation que doit causer une pêche.
Enfin, ce n'est que lorsquil a avalé
que, jugeant ce quil vient
déprouver, il se dit à
lui-même : " voilà qui est
délicieux ! " pareillement, quand on boit :
tant que le vin est dans la bouche, on est
agréablement, mais non parfaitement
impressionné ; ce n'est quau moment
où lon cesse davaler quon
peut véritablement goûter,
apprécier, et découvrir le parfum
particulier à chaque espèce ; et il
faut un petit intervalle de temps pour que le
gourmet puisse dire : " il est bon, passable ou "
mauvais. Peste ! C' est du chambertin ! ô mon
dieu ! " c' est du surène ! " on voit par
là que c' est conséquemment aux
principes, et par suite dune pratique bien
entendue, que les vrais amateurs sirotent leur vin
(they sip it) ; car, à chaque gorgée,
quand ils s'arrêtent, ils ont la somme
entière du plaisir quils auraient
éprouvé s'ils avaient bu le verre
dun seul trait.
La même
chose se passe encore, mais avec bien plus
dénergie, quand le goût doit
être désagréablement
affecté. Voyez ce malade que la
faculté contraint à s'ingérer
un énorme verre dune médecine
noire, telle quon les buvait sous le
règne de Louis XIV. Lodorat, moniteur
fidèle, lavertit de la saveur
repoussante de la liqueur traîtresse ; ses
yeux s'arrondissent comme à lapproche
dun danger ; le dégoût est sur
ses lèvres, et déjà son
estomac se soulève. Cependant on
lexhorte, il s' arme de courage, se gargarise
deau-de-vie, se serre le nez et boit... tant
que le breuvage empesté remplit la bouche et
tapisse lorgane, la sensation est confuse et
létat supportable ; mais à la
dernière gorgée, les
arrière-goûts se développent,
les odeurs nauséabondes agissent, et tous
les traits du patient expriment une horreur et un
goût que la peur de la mort peut seule faire
affronter.
S'il est
question, au contraire, dune boisson
insipide, comme, par exemple, un verre deau,
on n'a ni goût ni arrière-goût ;
on n'éprouve rien, on ne pense à rien
; on a bu, et voilà tout.
Ordre des
diverses impressions du goût.
Le goût
n'est pas si richement doté que
louïe ; celle-ci peut entendre et
comparer plusieurs sons à la fois : le
goût, au contraire, est simple en
activité, c' est-à-dire quil ne
peut être impressionné par deux
saveurs en même temps. Mais il peut
être double, et même multiple par
succession, c' est-à-dire que, dans le
même acte de gutturation, on peut
éprouver successivement une seconde et
même une troisième sensation, qui vont
en s'affaiblissant graduellement, et quon
désigne par les mots,
arrière-goût, parfum ou fragrance ; de
la même manière que, lorsquun
son principal est frappé, une oreille
exercée y distingue une ou plusieurs
séries de consonances, dont le nombre n'est
pas encore parfaitement connu.
Ceux qui
mangent vite et sans attention ne discernent pas
les impressions du second degré ; elles sont
lapanage exclusif du petit nombre
délus ; et c' est par leur moyen
quils peuvent classer, par ordre
dexcellence, les diverses substances soumises
à leur examen.
Ces nuances
fugitives vibrent encore longtemps dans
lorgane du goût ; les professeurs
prennent, sans s'en douter, une position
appropriée, et c' est toujours le cou
allongé et le nez à bâbord
quils rendent leurs arrêts. Jouissances
dont le goût est loccasion. Jetons
maintenant un coup doeil philosophique sur le
plaisir ou la peine dont le goût peut
être loccasion.
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Nous trouvons
dabord lapplication de cette
vérité malheureusement trop
générale, savoir : que lhomme
est bien plus fortement organisé pour la
douleur que pour le plaisir. Effectivement,
linjection des substances acerbes,
âcres ou amères au dernier
degré, peut nous faire essuyer des
sensations extrêmement pénibles ou
douloureuses. On prétend même que
lacide hydrocyanique ne tue si promptement
que parce quil cause une douleur si vive que
les forces vitales ne peuvent la supporter sans
s'éteindre. Les sensations agréables
ne parcourent, au contraire, quune
échelle peu étendue, et s' il y a une
différence assez sensible entre ce qui est
insipide et ce qui flatte le goût,
lintervalle n' est pas très-grand
entre ce qui est reconnu pour bon et ce qui est
réputé excellent ; ce qui est
éclairci par lexemple suivant :
premier terme, un bouilli sec et dur ;
deuxième terme, un morceau de veau ;
troisième terme, un faisan cuit à
point.
Cependant le
goût, tel que la nature nous la
accordé, est encore celui de nos sens qui,
tout bien considéré, nous procure le
plus de jouissances :
Parce que le
plaisir de manger est le seul qui, pris avec
modération, ne soit pas suivi de fatigue
;
Parce
quil est de tous les temps, de tous les
âges et de toutes les conditions ;
Parce
quil revient nécessairement au moins
une fois par jour, et quil peut être
répété, sans
inconvénient, deux ou trois fois dans cet
espace de temps ;
Parce
quil peut se mêler à tous les
autres et même nous consoler de leur absence
;
Parce que les
impressions quil reçoit sont à
la fois plus durables et plus dépendantes de
notre volonté ;
Enfin, parce
quen mangeant nous éprouvons un
certain bien-être indéfinissable et
particulier, qui vient de la conscience instinctive
; que, par cela même que nous mangeons, nous
réparons nos pertes et nous prolongeons
notre existence.
C' est ce qui
sera plus amplement développé au
chapitre où nous traiterons
spécialement du plaisir de la table, pris au
point où la civilisation actuelle la
amené.
Suprématie
de lhomme.
Mous avons
été élevés dans la
douce croyance que, de toutes les créatures
qui marchent, nagent, rampent ou volent,
lhomme est celle dont le goût est le
plus parfait. Cette foi est menacée
dêtre ébranlée. Le
docteur Gall, fondé sur je ne sais quelles
inspections, prétend quil est des
animaux chez qui lappareil gustuel est plus
développé, et partant plus parfait
que celui de lhomme.
Cette
doctrine est malsonnante et sent
lhérésie. Lhomme, de
droit divin roi de toute la nature, et au profit
duquel la terre a été couverte et
peuplée, doit nécessairement
être muni dun organe qui puisse le
mettre en rapport avec tout ce quil y a de
sapide chez ses sujets. La langue des animaux ne
passe pas la portée de leur intelligence :
dans les poissons, ce n'est quun os mobile ;
dans les oiseaux, généralement, un
cartilage membraneux ; dans les quadrupèdes,
elle est souvent revêtue
décailles ou
daspérités, et dailleurs
elle n'a point de mouvements circonflexes. La
langue de lhomme, au contraire, par la
délicatesse de sa contexture et des diverses
membranes dont elle est environnée et
avoisinée, annonce assez la sublimité
des opérations auxquelles elle est
destinée. J'y ai, en outre, découvert
au moins trois mouvements inconnus aux animaux, et
que je nomme mouvements de spication, de rotation
et de verrition (à verro, lat, je balaye).
Le premier a lieu quand la langue sort en forme
dépi dentre les lèvres
qui la compriment ; le second, quand la langue se
meut circulairement dans lespace compris
entre lintérieur des joues et le
palais ; le troisième, quand la langue, se
recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les
portions qui peuvent rester dans le canal
demi-circulaire formé par les lèvres
et les gencives.
Les animaux
sont bornés dans leurs goûts : les uns
ne vivent que de végétaux,
dautres ne mangent que de la chair ;
dautres se nourrissent exclusivement de
graines ; aucun deux ne connaît les
saveurs composées.
Lhomme,
au contraire, est omnivore ; tout ce qui est
mangeable est soumis à son vaste
appétit ; ce qui entraîne, pour
conséquence immédiate, des pouvoirs
dégustateurs proportionnés à
lusage général quil doit
en faire. Effectivement, lappareil du
goût est dune rare perfection chez
lhomme, et pour bien nous en convaincre,
voyons-le manoeuvrer. Dès quun corps
esculent est introduit dans la bouche, il est
confisqué, gaz et sucs, sans retour.
Les
lèvres s'opposent à ce quil
rétrograde ; les dents s'en emparent et le
broient ; la salive limbibe ; la langue le
gâche et le retourne ; un mouvement
aspiratoire le pousse vers le gosier ; la langue se
soulève pour le faire glisser ;
lodorat le flaire en passant, et il est
précipité dans lestomac pour y
subir des transformations ultérieures, sans
que, dans toute cette opération, il se soit
échappé une parcelle, une goutte ou
un atome, qui n'ait pas été soumis au
pouvoir appréciateur. C' est aussi par suite
de cette perfection que la gourmandise est
lapanage exclusif de lhomme. Cette
gourmandise est même contagieuse, et nous la
transmettons assez promptement aux animaux que nous
avons appropriés à notre usage, et
qui font en quelque sorte société
avec nous, tels que les éléphants,
les chiens, les chats, et même les
perroquets. Si quelques animaux ont la langue plus
grosse, le palais plus développé, le
gosier plus large, c' est que cette langue,
agissant comme muscle, est destinée à
remuer de grands poids, le palais à presser,
le gosier à avaler de plus grosses portions
; mais toute analogie bien entendue s'oppose
à ce quon puisse en induire que le
sens est plus parfait. Dailleurs, le
goût ne devant s'estimer que par la nature de
la sensation quil porte au centre commun,
limpression reçue par lanimal ne
peut pas se comparer à celle qui a lieu dans
lhomme ; cette dernière, étant
à la fois plus claire et plus
précise, suppose nécessairement une
qualité supérieure dans lorgane
qui la transmet.
Enfin, que
peut-on désirer dans une faculté
susceptible dun tel point de perfection, que
les gourmands de Rome distinguaient, au goût,
le poisson pris entre les ponts de celui qui avait
été pêché plus bas ?
N'en voyons-nous pas, de nos jours, qui ont
découvert la saveur particulière de
la cuisse sur laquelle la perdrix s'appuie en
dormant? Et ne sommes-nous pas environnés de
gourmets qui peuvent indiquer la latitude sous
laquelle un vin a mûri tout aussi
sûrement quun élève de
Biot ou dArago sait prédire une
éclipse ?
Que
s'ensuit-il de là ? Quil faut rendre
à César ce qui est à
César, proclamer lhomme le grand
gourmand de la nature, et ne pas s'étonner
si le bon docteur fait quelquefois comme
Homère : auch zuweiler schlaffert der guter
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La
Table !
Vite
j'ai faim
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Manger....
le plaisir !
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Que
cela sent bon !
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Méthode
adoptée par lauteur.
Jusquici
nous n'avons examiné le goût que sous
le rapport de sa constitution physique ; et
à quelques détails anatomiques
près, que peu de personnes regretteront,
nous nous sommes tenus au niveau de la science.
Mais là ne finit pas la tâche que nous
nous sommes imposée ; car c' est surtout de
son histoire morale que ce sens réparateur
tire son importance et sa gloire. Nous avons donc
rangé, suivant un ordre analytique, les
théories et les faits qui composent
lensemble de cette histoire, de
manière quil puisse en résulter
de linstruction sans fatigue.
P>P>P>P>P>C'
est ainsi que, dans les chapitres qui vont suivre,
nous montrerons comment les sensations, à
force de se répéter et de se
réfléchir, ont perfectionné
lorgane et étendu la sphère de
ses pouvoirs ; comment le besoin de manger, qui
n'était dabord quun instinct,
est devenu une passion influente, qui a pris un
ascendant bien marqué sur tout ce qui tient
à la société. Nous dirons
aussi comment toutes les sciences qui s'occupent de
la composition des corps se sont accordées
pour classer et mettre à part ceux de ces
corps qui sont appréciables par le
goût, et comment les voyageurs ont
marché vers le même but, en soumettant
à nos essais les substances que la nature ne
semblait pas avoir destinées à jamais
se rencontrer. Nous suivrons la chimie au moment
où elle a pénétré dans
nos laboratoires souterrains pour y éclairer
nos préparateurs, poser des principes,
créer des méthodes et dévoiler
des causes qui jusque là étaient
restées occultes. Enfin nous verrons
comment, par le pouvoir combiné du temps et
de lexpérience, une science nouvelle
nous est tout à coup apparue, qui nourrit,
restaure, conserve, persuade, console, et, non
contente de jeter à pleines mains des fleurs
sur la carrière de lindividu,
contribue encore puissamment à la force et
à la prospérité des empires.
Si, au milieu de ces graves élucubrations,
une anecdote piquante, un souvenir aimable, quelque
aventure dune vie agitée, se
présente au bout de la plume, nous la
laisserons couler pour reposer un peu
lattention de nos lecteurs, dont le nombre ne
nous effraie point, et avec lesquels au contraire
nous nous plairons à confabuler ; car si ce
sont des hommes, nous sommes sûrs quils
sont aussi indulgents quinstruits ; et si ce
sont des dames, elles sont nécessairement
charmantes.
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