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LOUIS XIV et le vin
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D'après le texte du livre de Marie-Louise LAVAL, Le vin dans l'histoire de France, édité chez D. Deschênes, éditeur à Paris en 1935. Cet ouvrage est assez peu fréquent, mais résulte d'une bonne étude de moeurs à l'égard de la « Dive Bouteille ».

Des usages du vin, pour ce siècle, Marie-Louise nous révèle les « travers bachiques » des grands de l'époque !

D. PETIT-LAURENT

 

Musique d'époque de Baldassarre Donato

 

Louis XIV
 

 

 

 

Audiger

La maison réglée

1697


et quelques conseils sur l'utilisation des vins
 

 

Deslyons

Traité du Roy-Boit

1670


Ouvrage réglant

les "abus" pendant

les fêtes religieuses.

Testament du Mardi Gras qui a laiffé fon manteau en gaige le jour du Roy-boit au grand Baccus, qui a donné en charge a fes enfans les bons beuveurs de le retirer ausquels il a délaiffé tout fon bien au jour de fon trefpas.


PS: les buveurs pensaient à l'héritage de leurs enfants !


Frontispice du XVIIe siècle

 

Pendant la première jeunesse de Louis XIV, Mazarin conduit l’état. Lui aussi, on le chansonne, mais il dit: «Ils chantent, donc ils paieront ». Les « Espagnols » bientôt se répandent en Champagne: ils lui font bien du mal et cette fois encore, il faut dire « Pauvres vignes ! ». Ils seront punis par Condé, à Rocroi. En France, le peuple n'est pas content. N'a-t'on pas eu l'idée stupide de créer des conseillers du roi crieurs de vin, pour créer au trésor des ressources aussitôt dévorées ! (1) On veut tarifer le droit d'entrée du vin dans les villes, mais le Parlement réagit à temps.

La Fronde éclate. Le peuple n'y gagna rien et paya son vin aussi cher. On ne boit pas à l'hôtel de Rambouillet, ou tout au moins fort peu, mais on y parle beaucoup, et l'un des principaux hôtes de la marquise est, ne l'oublions pas, Vincent Voiture (1598-1648), fils d'un marchand de vin d'Amiens. Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) , dans sa comédie « Le Pédant joué », introduit au théâtre le paysan et le vin. Dans l'opéra, Bacchus paraît souvent, et aux spectacles de la Cour, s'inscrit Le Ballet des fêtes de Bacchus. Mais il n'est point que des plaisirs et du bel esprit Il y a la misère des sujets qui, un jour, bouleversa le coeur du maréchal de Vauban et lui inspirera ce projet de dîme royale, en faveur des pauvres gens: « Sire, c'est cette partie du peuple qui fournit soldats, matelots, marchands, ouvriers; elle façonne les vignes et fait le vin ! »

Le ministre Colbert s'efforça bien de soulager l'agriculture, mais elle connut des traverses effroyables, surtout vers la fin du règne. Le pauvre paysan ne buvait plus de vin, jamais. Un texte fameux de La Bruyère en fait foi.

Deux fois étrangère à cette détresse - par sa naissance et par son indifférence - la princesse Palatine, à la Cour, se gorgerait de bière flamande. mais ce n'était point là le goût des sujets du Roi-Soleil. Disons, par anticipation, qu'au lendemain de sa mort, c'est en buvant du vin qu'ils... pleurèrent le roi, aux portes de la capitale tout au moins. Voltaire nous le remémore quand il écrit: «J'ai vu des petites tentes dressées sur le chemin de Saint-Denis. On y buvait, on y chantait » On s'en tenait, ce jour-là, dans le deuil et sur la voie publique, aux petits crus qui avaient bien leur saveur : ceux d'Argenteuil, qui n'ont pas encore disparu de notre temps, et ceux aussi d'Epinay qui ne sont plus qu'un souvenir. Il va de soi que, pendant son long règne, (72 ans) le roi n'y avait jamais dû goûter. Il raffolait des bourgognes et des champagnes que Dom Pérignon avait su rendre mousseux. Et un matin de dimanche, il avait fait la commande d'un vin excellent, le Charnay-lès-Macon. Il faut dire que le vigneron Claude Brosse, avait là une vigne qui donnait un vin parfait. Il en porta à Versailles, et, à l'heure de la messe, s'en fut à la chapelle. Il assista à genoux à l'office. Louis, après l'élévation, l'aperçoit, fronce le sourcil et dit: « Quel est ce malotru qui ose rester debout ? Portez-lui l'ordre de s'agenouiller ».

Un chambellan s'approche du paysan, il constate qu'il est à genoux, mais a une taille de géant Après la messe, le roi veut lui parler. Claude n'est point sot. L'occasion lui est bonne pour présenter son vin. Le roi en prend six pièces!

Mais disons un mot des cabarets fameux. De tout temps, on en connaissait. Autrefois, Rabelais chantait la Pomme de Pin, à l'extrémité du Pont Notre-Dame et conduisait Pantagruel au cabaret de la Madeleine. Maintenant, au grand siècle, Racine, Molière, La Fontaine se réunissaient pour vider les pots à la Croix de Lorraine, place du cimetière Saint-Jean, aujourd'hui rue Bourg-Thibourg, ou bien au Mouton Blanc, rue du Vieux-Colombier. D'autres bons endroits, c'étaient le Petit Panier, rue Trousse-Vache, actuellement rue de la Reynie, les Bons Enfants, dans la rue de ce nom, la Petite Bastille, au pont Saint-Paul, la Galerie, rue Saint-Jacques, l'Alliance, rue des Fossés-Saint-Germain, ...la Grande Pinte, rue des Percherons.

C'est peut-être dans une de ces maisons que le fabuliste rima, sur le thème du raisin: « Ils sont trop verts et bons pour des goujats ». Quoi qu'il en soit, par deIà les limites de Paris la grande ville, chez Boileau, à Auteuil, on buvait sec et d'un vin du lieu même. en devisant de poésie - Par ailleurs, Bossuet, en franc Bourguignon salé qu'il était, savait faire honneur aux meilleurs flacons. Coysevox, le sculpteur, lorsque, pour Versailles, il composait sa figure d'un beau fleuve, n'oubliait pas, parmi les attributs, une superbe grappe de raisins. Et il sculptait aussi un Bacchus, invitant au bien boire. Mme de Sévigné, certes, allait aux villes d'eaux et buvait à la source, pour sa santé. Il n'empêche qu'elle buvait des vins du Rhône avec délectation, quand elle allait en Provence, et c'était pour sa santé aussi. Enfin, Louis Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, quand elle se faisait portraiturer, réclamait du peintre qu'il mit, près d'elle, une coupe d'argent pleine de vin. N'était-ce pas le temps où le poète Jean-François Regnard (1655-1709) composait ces chefs d'oeuvre que sont le Joueur et le Légataire Universel, mais aussi cette délicieuse comédie: Le Bal, trop complètement oubliée, où l'on peut

Oui-da, l'état de veuve est une douce chose ;

On a plusieurs amants sans que personne glose,

Et l'on fait justement, du soir jusqu'au matin,

Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin.

Sans acheter d'aucun, à chaque pièce on tâte,

On laisse celui-là de peur qu'il ne se gâte;

On ne veut pas de l'un parce qu'il est trop vert,

Celui-ci trop paillet, cet autre trop couvert:

Et ainsi, sans rien choisir, de tout on fait épreuve.

Et voilà justement comme on fait une veuve.

 

Nous avons vu Voltaire s'amuser du « vin du peuple ». Pour lui-même, et quant à la bouteille, il avait des goûts plus raffinés. Ce philosophe aimait le meilleur, et, jusque dans sa verte vieillesse, en. réclamait à tous les échos. A Ferney, ses caves étaient bien pourvues, non moins que celles d'un grand expert en crus fameux, M. de Posquières, de Villeneuve-lès-Avignon, fondateur de l'Ordre de la Boisson et qui baptisa sa demeure: l'Hôtel Ripaille. Ses quatre assesseurs se nommaient Flacon, Jean des Vignes, Robinet et Boit-sans-Soif. Pour être reçu, il fallait vider une énorme coupe, d'un trait. L'Ordre prospéra en France et eut des filiales jusqu'en Espagne. Posquières mourut à 75 ans. C'était une époque, on le voit, où l'on buvait franchement, celle où des ducs de Montmorency n'hésitaient pas à se qualifier grands-bouteillers de France. Mais ne quittons pas Voltaire encore sans conter son aventure avec Piron. Ce dernier rencontre un jour le Patriarche dans une maison amie et cherche en vain à lier conversation. Peine perdue. A la fin, il tire une bouteille de sa poche et la vide à la régalade. Car il a vu Voltaire sortir de sa robe de chambre un morceau de pain et le grignoter: < < J'ai faim à toute heure > >, consent à dire le vieil homme. - « Fort bien, Monsieur, mangez ! répond Piron, moi, je sors de Bourgogne avec un besoin continuel de boire, et je bois ».

A dire vrai, Piron n'avait pas besoin de « sortir de Bourgogne » pour biberonner de belle manière, et à toute heure, lui aussi. Et d'abord, il était né Dijonnais, ce qui est déjà une explication. Il aimait tous les bons flacons et en ceci, partageait l'opinion de ce personnage dont parlera plus tard Brillat-Savarin en contait l'histoire suivante, que nous dirons sans délai puisqu'elle nous vient sous la plume: « Monsieur le conseiller, disait un jour. d'un bout d'une table à l'autre, une vieille marquise du faubourg Saint-Cermain, lequel préférez-vous du Bourgogne ou du Bordeaux ? - Madame, répondit d'une voix druidique le magistrat ainsi interrogé, c'est un procès dont j'ai tant de plaisir à visiter les pièces que j'ajourne toujours à la huitaine la prononciation de l'arrêt » Ainsi pensait déjà notre Piron. Alors qu'il demeurait à Paris, rue des Moulins, il aimait boire pour se distraire de son veuvage et écrivait: « Mon Dieu, veillez sur nos vignes. Je n'ai plus que douze tonneaux de vin dans ma cave ».

Il en avait qui venait de chez Boileau, et aussi du champagne de chez Mme Moras, du Bourgogne surtout, envoyé par son frère: blanc Meursault, Beaune de rubis. « J'en avais, confesse-t-il à Cazotte, d'excellent dont la source est tarie. C'était mes déjeuners à 6 heures du matin, en attendant la bouteille de vin rouge à une heure de l'après-midi. » Sa nièce, Annette Poison, tenait tout ce bon vin au frais. Un jour, il envoya la lettre suivante, et que nous croyons inédite, « à M. Mirey, marchand de vin du Roy, ancien échevin et écuyer ». une sorte de placet !

Plaise à monsieur Mirey, demain,

Ordonner qu'on porte, où je loge,

Sur les neuf heures du matin,

Cinquante bouteilles de jeauge,

Non vuides, mais pleines d'un vin

Qui point aux autres ne déroge,

Et digne de sa noble main.

Le dernier plaîsoit au passage,

Il me mettoit sur le Tabor:

Mais il étoit, dont bien j'enrage,

Trop gaillard et trop jeune encor

Pour un Bonhomme de mon âge.

Je ne veux donc pour le présent,

Qu'un vin qui soit doux comme soie,

Loyal, généreux, bienfaisant,

Comme celui qui me l'envoie.

 

Dans le cahier où il notait ses correspondances, il précisait: « Il m'avait fait la galanterie, le jour de l'an, de m'envoyer un cariaut d'excellent vin blanc du clos de Mont-morillon qui avait appartenu autrefois au fameux Despreaux.»

L'auteur de l'Art Poétique était bon juge. C'est lui qui respectait les anciens conseils de M. de Courtin, lequel disait, dans son Traité de la Civilité. « Que si la personne de qualité boit à votre santé, il faut se tenir découvert, en s'inclinant un peu sur la table jusqu'à ce qu'elle ait bu ». Ainsi pratiqua Boileau quand le commandeur de Janson lui dit: « Quel nom portez.vous là ? Boileau ? J'aimerais mieux m'appeler

Boivin! » Ce qui lui attira cette réplique: « Et vous, M. Janson ? Quel nom ! J'aimerais mieux Jean Farine! »

Ne confondons pas le grand poète avec Jean-Etienne Despréaux qui, bien plus tard, devait être maître des ballets de la cour. Il rimait, ce professeur de grâces (1748-1820) .

Esprit sans sel, beauté sans grâce,

Fin de Champagne non mousseux,

Tout cela promptement me lasse.

 

Mais revenons au grand siècle où la réputation du Bordeaux se fixa magnifiquement de par les soins du duc de Richelieu, gouverneur de la Guyenne. Le Saint.Emilion resta son préféré, jusqu'à sa fin à 92 ans!

La Sévigné, avons-nous dit, buvait volontiers du vin, mais un jour, assistant à une réunion d'Etats provinciaux, elle s'émerveilla d'en voir tant boire: « C'est un jeu, ma chère, une liberté jour et nuit, qui attire tout le monde. Quinze ou vingt grandes tables, des bals éternels, des comédiens trois fois la semaine, une grande beuverie... Voilà les Etats. J'oublie 3 ou 400 pintes de vin qu'on y boit ! »

Elle mourut trop tôt. en 1696 pour connaître, à Paris. le quai de la Grenouillère, (depuis quai d'Orsay), ouvert et aménagé en 1707 Il y avait là jadis, des grenouilles dans des marécages. On y vit maint cabaret et l'on disait: « Allons grenouiller », autant dire boire un bon coup sur le quai!

Et les rapports du vin et des médecins au XVIIe siècle ?

Glanons çà et là. Guy Patin louait hautement le vin « mouillé », laissant l'eau aux bêtes. Il disait: «Les Latins nommaient la vigne vitis quasi vita, parce que le vin restaure soudainement les esprits vitaux dissipés et conforte, répare et fortifie la chaleur naturelle débilitée » (2) Le vin cuit lui semblait propre à « augmenter les forces de tous les instruments » à faire dormir et à « corroborer merveilleusement l'estomac ». Le vin, disait-il, fait le teint plus clair, et vif, et vermeil, remonte les «affaissés ». Il est « fort amy aux vieux » mandent le vin trempé d'eau. En fait, c'était beaucoup l'usage des familles bourgeoises de l'époque. Fagon, médecin du roi, lui disait, plutôt inutilement, les bienfaits du mélange (?), et il avait le tort de proposer à Louis XIV de mettre du quinquina dans son Bourgogne. Pouah ! N'alla-t-il pas jusqu'à accuser le Champagne d'être la cause de la fistule royale ? Et quels sots conseillers proposèrent-ils à Louis XIV, quelques heures avant sa mort, de se baigner les pieds dans du vin.

Par bonheur, on remplaça le vin par du lait d'ânesse!

Les gais buveurs de ce temps en auraient été navrés, eux qui bientôt, à Saint-Germain l'Auxerrois et à l'enterrement du sieur Nigon, avocat, allaient tout de même pousser un peu loin la plaisanterie. Imagine-t-on qu'ils entourèrent le cercueil en criant au mort et en lui tendant des verres remplis : «Nigon ? Viens boire! car tu es mort de soif! »

C'étaient là des façons évidemment très critiquables et qui devaient plaire au duc d'Orléans, premier prince du sang. Au demeurant, un noceur, mais un petit buveur: un verre de vin lui troublait l'esprit ! D'autres en exigeaient davantage, tels les invités du prince de Conti qui se battaient comme des maroufles après boire. Ces gens ne savaient pas respecter le vin de France comme il le mérite et nous ne les donnerons certes point en exemple, pas plus que la fille du Régent qui, au Luxembourg, pintait à en perdre la raison.

La Régence! Une époque qu'évidemment personne n'excusera. Mais qui donc songerait à englober le vin dans une condamnation sévère mais juste ? S'il faut ici chercher de la lie, ce n'est pas dans le fond des tonneaux!

(1) Ces offices inutiles étaient vendus chèrement aux acquéreurs qui se rattrapaient sur le peuple.

(2) Il écrira. en haine de la bière et du boeuf salé des Hollandais: « Vive le pain de Gonesse avec le bon vin de Paris, de Bourgogne, de Champagne. sans oublier. celui de Coindrieu et le muscat de Languedoc et de Provence ! »

  © D. PETIT-LAURENT

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