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Gravure de Michel Lanne 1630
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Les circonstances véritables de la vie de François Rabelais nous sont, en général, très peu connues, sous lénorme quantité de légendes que se sont plu à recueillir ses premiers biographes. Nous ignorons, par exemple, la date précise de sa naissance, dont nous savons seulement qu'elle eut lieu dans la ville de Chinon, en Touraine, aux environs de l'année 1485 ; et il n'est pas du tout certain, non plus, que le père de lauteur de Pantagruel ait tenu dans cette ville l'hôtellerie de la Lamproie, ainsi que laffirme une très ancienne tradition locale. Mais, du moins, pouvons-nous être sûrs que les moines de l'abbaye bénédictine de Seuillé, si vraiment ils ont eu l'honneur d'avoir le jeune François parmi leurs élèves, n'auront pas manqué d'apprécier déjà les merveilleuses clarté, vigueur, et souplesse naturelles de son esprit, et que cest sur le conseil de ces premiers maîtres, autant et plus que sous l'effet d'une profonde vocation intérieure, que le futur auteur de Pantagruel, tout de suite au sortir de ses études classiques, aura résolu de se consacrer à la vie religieuse. |
Portrait de Rabelais tiré de la chronologie de Collée |
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Dès 1521. sa science d'helléniste commençait à lui valoir les sympathies de quelques-uns des plus éminents érudits du royaume; et lorsque, trois ans plus tard, les supérieurs de son couvent parurent enfin vouloir s'effaroucher du caractère trop exclusivement profane de ses occupations favorites, ce fut par l'entremise de lévêque du diocèse, devenu désormais son plus zélé protecteur, qu'il obtint du pape Clément VII la permission d'aller continuer librement ses travaux dans une abbaye de l'ordre de saint Benoît, où il ne séjourna d'ailleurs que fort peu de temps, puisqu'au début de 1530 nous le retrouvons étudiant la médecine à la Faculté de Montpellier. Encore fut-il forcé, faute de ressources, de quitter également cette ville elle-même au bout de quelques mois, avant d'avoir réussi à y conquérir le bonnet de docteur. A Lyon, où il s'est installé vers la fin de la même année 1530, l'ex-cordelier exerce à la fois les deux professions de « médecin du Grand Hôpital du pont du Rhône » et de « correcteur d'épreuves » dans l'imprimerie de Sébastien Gryphius ; et tout porte à supposer que c'est ce dernier emploi quil lui fournit l'occasion de faire connaissance, parmi d'autres ouvrages imprimés sous ses yeux. avec un vieux roman populaire : Les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua. sans qu'il y ait du reste l'ombre de vraisemblance à le tenir lui-même pour l'auteur de cette plate et banale « chronique », dont le seul mérite est de lui avoir inspiré l'idée de s'essayer, à son tour, dans un genre analogue. |
Titre de l'édition de François Juste Lyon - 1535
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Maison de
Rabelais à Chinon en 1669.
15, rue de
la Lamproie
Cabinet des
estampes
Titre de
l'édition illustrée de 1532
Résidence
secondaire de Rabelais à la Devinière
Rabelais
selon Derain
Ce début
littéraire du jeune médecin ne semble pas, cependant,
avoir éveillé dès l'abord la curiosité du
public, malgré lhonneur que lui fait la Sorbonne en le
censurant; et la situation matérielle de Rabelais continue
à demeurer assez misérable jusquau jour où
il a l'heureuse chance de rencontrer, à Lyon, l'un de ses
correspondants ou amis d'autrefois, l'évêque de Paris
Jean du Bellay, qui aussitôt l'emmène à Rome, et
pendant plusieurs années l'y garde auprès de soi.
Grâce à lui, Rabelais reçoit du pape PaulIII, en
1535, le titre de chanoine de l'abbaye de Saint-Maur, avec pleine
permission d'exercer la médecine : sur quoi. il s'empresse de
retourner à Montpellier, pour s'y faire délivrer son
diplôme de docteur. Et cest aussi à Rome, selon
toute probabilité, qu'il écrit cette Vie très
horrifique du Grand Gargantua qui va constituer, depuis lors, le
« premier livre » de son Pantagruel. Entre la publication
de ce volume, en 1535, et celle du « tiers livre », treize
années s'écoulent sur lesquelles. de nouveau, les
documents authentiques nont presque rien à nous
apprendre. Tout au plus découvrons-nous que l'installation de
Rabelais à Saint.Maur ne la pas empêché de
satisfaire librement son humeur vagabonde, tantôt visitant ses
amis à Paris, à Bordeaux, ou en Normandie, tantôt
séjournant à Chinon auprès dun certain
« apothicaire «son très proche parent. Et voici que,
tout d'un coup, en 1546, nous le trouvons émigré
à Metz, où ses fonctions de « médecin de la
cité » et les 120 livres de pension quelles lui
rapportent ne paraissent guère l'avoir enrichi : car une
lettre qu'il écrit, vers ce même temps, à son ami
et protecteur Jean du Bellay n'est remplie que de doléances
sur sa « vie frugale » et son dénuement.
Dénuement que nous ne saurions d'ailleurs trop bénir
si, comme on peut le penser, c'est à lui que Rabelais a
dû de se remettre à la composition de son roman,
interrompue depuis plus de dix ans. Toujours est-il que, fort peu de
temps après, il publie, chez le libraire parisien
Chrétien Vecchel, rue Saint-Jacques, à l'Ecu de
Bâle, son Tiers Livre des Faits et Dits héroïques
du noble Pantagruel, en signant, cette fois, de son vrai nom : «
François Relais, docteur en médecine et caloyer des
Iles d'Hyères », ces derniers mots ayant à
être considérés, sans doute, comme une
plaisanterie. Le volume saccompagne, en outre, d'un
privilège royal, où les Faits et Dits de Pantagruel
sont loués comme étant « non moins utiles
que délectables
et Rabelais nous assure même que, la Sorbonne ayant encore
manifesté l'intention de condamner son ouvrage, le roi
François 1er sest fait lire plusieurs morceaux de
celui-ci et a déclaré n'y avoir aperçu «
aucun passage suspect ».
Lannée
suivante, le cardinal du Bellay emmène de nouveau son
ami à Rome, doù lauteur de
Pantagruel envoie au cardinal de Guise, en 1549, un long et
pittoresque récit des « fêtes
célébrées dans le palais de Monseigneur
révérendissime cardinal du Bellay pour
lheureuse naissance de Monseigneur d'Orléans
», fils du jeune roi Henri II. Cette dédicace de
son écrit au puissant favori du roi procure à
Rabelais l'amitié des Guise, qui, en 1550, ayant
acheté à la duchesse d'Etampes sa terre de
Meudon, le font nommer curé de ce village. Mais
comme, dautre part, la famille des Châtillon
semble devoir de plus en plus disputer aux Guise la faveur
royale, cest au cardinal Odet de Châtillon,
lun des membres de cette famille, que le nouveau
curé de Meudon dédiera, deux années
plus tard, son Quart Livre de Pantagruel, publié
à Paris chez Michel Fézendat. Ou plutôt
Rabelais, au moment où il fait paraître cette
quatrième et dernière partie de son roman,
na plus droit au titre de curé de Meudon, ayant
été forcé de résilier sa cure
dès les premiers jours de lannée 1552 ;
et, aussi bien, avons-nous maintes raisons de penser que
celui que les siècles vont appeler le « joyeux
curé de Meudon » n'a jamais
considéré cette cure que comme un «
simple bénéfice », n'impliquant nullement
pour lui lobligation d'habiter laimable village
qui l'honore aujourd'hui comme la plus éclatante de
ses gloires locales. Ajouterai-je que, pareillement, la
fameuse « jovialité » de Rabelais dans sa
vie privée semble bien navoir été
quune fable imaginée à plaisir,
dès son vivant, par les lecteurs de son livre, sans
que l'ombre d'un document digne de foi nous autorise
à reconnaître un « joyeux compagnon »
dans cet érudit doublé d'un habile politique,
et dont l'existence entière nous apparaît
partagée entre l'étude et la
fréquentation des plus hauts personnages de son
temps? Le roi Henri II, lui-même, suivant
lexemple de son père, na-t.il pas
daigné lui témoigner, à diverses
reprises, l'estime toute particulière dont il
l'honorait. et notamment parla manière dont,
après la publication du Quart Livre, il a bien voulu
user de son autorité pour lever l'interdit que venait
de prononcer contre ce volume le Parlement de Paris. sans
doute à linstigation des docteurs de la
Sorbonne ?
Et depuis cette date de 1552 jusqu'à la mort de Rabelais,
toutes les recherches des biographes ont échoué
à découvrir un seul fait positif. Il n'y a pas jusqu'au
lieu et à l'année de la mort de Rabelais que nous
n'ignorions de la façon la plus complète, sauf pour
nous à pouvoir conclure, de cette absence même de tout
document postérieur à 1552, que l'auteur de Pantagruel
a dû mourir assez peu de temps après la publication de
son Quart Livre; et cette conclusion suffirait, à son tour,
pour nous interdire d'attribuer à l'écrivain tourangeau
une médiocre satire protestante publiée sous son nom
dix ans après son Quart Livre, et présentée
comme étant un Cinquième Livre de son roman. Mais,
dailleurs, ni la langue, ni l'intention de ce pamphlet,
employé en grande partie à la description d'une Ile
sonnante où règne un « Papegaut » ayant sous
ses ordres une foule de « cardingaux », «
dévêquaux », et de « prêtregaux
», noffrent la moindre ressemblance avec celles que nous
fait voir l'oeuvre authentique de Rabelais ; et si celui-ci, dans les
derniers chapitres de son Pantagruel, ne sest pas privé
de railler les moeurs et coutumes de la Cour romaine de son temps,
nous savons assez que, d'autre part, les doctrines religieuses et les
ambitions politiques des Réformés étaient fort
loin de rencontrer, chez lui, la sympathie respectueuse qui se laisse
deviner à chaque page de ce soi-disant Cinquième
Livre.
Ecriture et
autographe de Rabelais
Aussi bien
est-il curieux d'observer que personne, parmi les
contemporains de Rabelais, ne sest montré plus
sévère que Calvin lui même. à
l'égard du livre de ce prétendu calviniste.
Dans Son Traité des Scandales. le réformateur
de Genève, après avoir constaté l
« aveuglement » de plusieurs écrivains
sceptiques de sontemps, au premier rang desquels il nomme
Rabelais, définit leur « impiété
» en ces termes, évidemment dirigés de la
façon la plus expresse contre lauteur de
Pantagruel : « Les chiens dont je parle, pour avoir
plus de liberté à dégorger leurs
blasphèmes sans répréhension, font les
plaisants. Ils voltigent par les banquets et compagnies
joyeuses, et là, en causant à plaisir. ils
renversent, autant qu'en eux est, toute crainte de Dieu. Il
est vrai qu'ils s'insinuent par petits brocards et
farceries, sans faire semblant de tâcher sinon
à donner du passe-temps à ceux qui les
écoutent: néanmoins leur fin est dabolir
toute révérence de Dieu.« Et. au
contraire, lun des plus fervents admirateurs de
Rabelais, au XVIe siècle, a été le
célèbre cardinal du Perron. qui fut, comme
lon sait,
lun des chefs du parti catholique. A tous les jeunes
écrivains quon lui présentait, « il ne
manquait jamais de demander : Avez-vous lu l'auteur. ? ». Cet
auteur tout court était Rabelais. Vers le même temps,
laimable érudit Etienne Pasquier louait Rabelais
«de sêtre rendu non pareil dans les
gaîtés qu'il mit au jour, se moquant de toutes choses
»; et pareillement Montaigne, dans le huitième chapitre
du livre II de ses Essais, écrivait : « Entre les livres
simplement plaisants, je trouve dignes quon sy amuse,
chez les modernes, le Décaméron de Boccace et Rabelais
». Le livre de celui-ci, d'ailleurs, n'avait pas eu à
attendre longtemps pour acquérir cette popularité qu'il
allait toujours conserver depuis lors. Du vivant même de
Rabelais, nombre d'écrivains sétaient
ingéniés à imiter un auteur dont la verve, toute
« gauloise », s'était très vite
imposée à ladmiration, ou plutôt à
laffection familière de toutes les classes du public
français : les uns dentre eux se bornant à
fabriquer de simples et grossières contrefaçons de son
livre, tandis que dautres, comme lamusant Noël du
Fail, sen inspiraient déjà pour créer des
oeuvres bien moins profondes, à coup sûr, que l'Histoire
de Gargantua et de Pantagruel, mais presque aussi riches en invention
comique. Plus tard, à partir de la seconde moitié du
XVIe siècle, on peut dire que cette imitation de Rabelais
sest poursuivie dâge en âge, dans notre
littérature nationale, où elle s'est traduite sous les
formes les plus diverses ; et sa trace nous apparaît
très clairement jusque dans des chefs d'oeuvre tels que les
comédies de Molière ou les contes de Voltaire, sans
parler de cette puissante et délicieuse fantaisie
«rabelaisienne » que sont les Contes drolatiques
d'Honoré de Balzac.
GARGANTUA
selon Dubout
Picrochole
passant les troupes en revue Antérieure
de près d'un demi-siècle aux Essais de
Montaigne, lHistoire de Gargantua et de Pantagruel
nest pas seulement le premier en date des monuments de
notre prose française : jamais peut-être
celle-ci n'a produit un ouvrage destiné à
vivre sans arrêt parmi nous dune vie aussi
intense, aussi active, et aussi fructueuse. Il me resterait
encore à définir en quelques mots le
caractère, la signification .et
l'intérêt véritables de ces quatre
« livres » de Pantagruel, qui, avec la susdite
relation dédiée au cardinal de Guise et une
brève Pronostication Pantagruéline.
constituent aujourd'hui toute l'oeuvre connue de
François Rabelais : mais c'est là une
entreprise éminemment difficile, et où aucun
commentateur, il faut bien l'avouer, n'a réussi
jusquà présent aussi parfaitement
quon laurait souhaité. Le fait est
quon ne saurait imaginer une oeuvre à la fois
plus originale et plus complexe. plus différente de
tous les autres monuments classiques de notre
littérature et se montrant à nous sous des
aspects plus divers. Je lai appelée, tout
à l'heure, un roman : mais ce roman est, en
même temps, une façon de poème, et un
pamphlet, et lexposé dune doctrine
philosophique et morale, et puis encore une « farce
» gigantesque. dont la drôlerie sans pareille a
de quoi nous amuser encore au moins autant qu'il y a quatre
siècles. J'ajouterai que cest également
une «compilation » érudite, où
l'auteur ne se fatigue pas de recueillir tout ce qu'il a
trouvé de curieux dans la masse énorme de ses
lectures.
Titre de
l'édition originale de 1552
Non seulement il ne cesse pas d'entremêler à son texte
des citations d'une foule d'écrivains de
lantiquité ou du moyen âge : très souvent
des inventions ou des propre ne sont, elles-mêmes, que des
emprunts à peine déguisés. « En un certain
sens, écrivait très justement Brunetière, nous
ne connaissons que bien peu de ses trouvailles qui soient vraiment
à lui. Le sacré, le profane, lantique et le
moderne, il a puisé partout avec une liberté qui lui
vaudrait, de nos jours, laccusation de plagiat
éhonté. En veut-on des exemples ? Les termes qu'il a
mis dans la bouche de son écolier Limousin. il les a
textuellement tirés du Champ-fleuri de l'imprimeur Geoffroy
Tory; et l'Enigme trouvée dans les fondements de labbaye
des Thélémites est tout entière copiée de
Melin de Saint-Gelais... Curieux, avide, ou pour mieux dire glouton
de tout ce qui s'imprime en son temps, on le voit piller jusqu'aux
Rhodiginus et jusqu'aux Calcagnini ».
Gravure de
Gustave Doré
Fin XIXe
siècle
Et
cependant, il n'y a pas une des pages de Pantagruelique ne
porte à un très haut degré la marque
distinctive de lesprit aussi bien que du style de
François Rabelais. Sous les doigts de ce magicien,
toutes choses aussitôt se transforment, deviennent
plus réelles et vivantes, acquièrent pour nous
cet attrait mystérieux qui toujours, en
présence du chef-d'oeuvre de « maître
Alcofribas Nasier », nous contraint à oublier
notre antipathie instinctive non seulement à
légard dun bon nombre des sujets
où se complaît la fantaisie de lauteur,
mais parfois même à l'égard des
principes esthétiques et moraux dont nous le sentons
inspiré. Infailliblement nos préventions se
dissipent, lorsque nous rouvrons le livre immortel Un
étrange pouvoir de séduction nous envahit,
contre lequel nous tenterions vainement de nous
défendre ; et, de chapitre en chapitre, Rabelais nous
entraîne à sa suite presque malgré nous,
ou du moins sans que nous réussissions à nous
rendre compte du secret de cette savoureuse et puissante
beauté qui s'impose à nous.
Expliquera-t-on
le sortilège en affirmant que Rabelais est un
poète de race, enivré à jamais de cette
révélation soudaine de l'univers
extérieur qui passe à bon droit pour l'un des
traits les plus distinctifs du célèbre
mouvement intellectuel dé la Renaissance ? Certes,
peu de livres sont animés d'un souffle lyrique aussi
fort; et un morceau comme léloge de Messire
Gaster, par exemple, égale en intensité
d'émotion tout ce que notre poésie
contemporaine a produit de plus magnifique : mais il
nen reste pas moins que la jouissance que nous apporte
la Vie de Pantagruel na rien de commun avec celle que
nous éprouvons à la lecture des pages
même les plus familières des autres
poètes, d'un Ronsard ou d'un La Fontaine. d'un Victor
Hugo ou d'un Michelet.
« Pour
ce que rire est le propre de l'homme ». nous a-t-il dit
lui-même. et comment ne pas accorder une gratitude
sans fin à lauteur qui, non content de nous
révéler ce principe de notre nature humaine,
mieux que nul autre a réussi à nous en prouver
la parfaite justesse, mais rien de tout cela ne suffit
à motiver le sentiment singulier d'affection tout
intime. et quasi personnelle, qui, depuis quatre cents ans.
se réveille en nous à la seule mention du nom
de Rabelais. Phénomène littéraire tout
à fait unique. et dont l'explication la plus
satisfaisante se trouverait. peut-être. dans le
mélange manifeste de passion et damusement avec
laquelle « joyeux curé de Meudon » a
procédé lui-même à la
création de son oeuvre. Jamais auteur n'a mis plus
complaisamment son âme tout entière à
concevoir et à écrire jusqu'aux moindres
épisodes de l'un de ses ouvrages. n'a fait aussi
ardemment de cet ouvrage l'unique objet de toute sa
pensée; et de là vient. sans doute. la
différence foncière que nous découvrons
entre le Pantagruel et tout le reste des chefs d'oeuvre de
nos lettres françaises. D'autres livres sont plus
riches d'idéal. ou d'un art plus noble et plus
délicat : mais ce livre-là a sur eux
l'avantage. en quelque sorte. d'être moins un «
livre », une chose forcément inerte et sans vie;
et l'inépuisable éclat de rire que nous nous
émerveillons d'y entendre ne nous apparat si sonore
et si contagieux que parce qu'il nous arrive, tout droit,
des lèvres mêmes et du coeur de François
Rabelais. T. W.
Texte
tiré de Rabelais - Gargantua et Pantagruel, Chez
Henri Laurens, Paris 1910.
Titre de
l'édition originale de 1564
Ou bien soutiendra-t-on que la source de la séduction de
Rabelais réside, par-dessus tout, dans l'incomparable
fraîcheur, variété, et richesse pittoresque de
son style, réunissant en soi toute la sève de notre
vieux langage populaire et toute la précision avec tout le
relief des langues classiques ? Oui, il est bien vrai quaucune
prose ne nous procure. à ce point de vue. un ravissement plus
constant ni plus délicieux ; et pareillement, il est vrai que
personne ne saurait s'empêcher d'être reconnaissant
à l'écrivain tourangeau de la saine. et profonde. et
durable gaieté qui jaillit de son
oeuvre.
© D. PETIT-LAURENT